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HATUA Research & Impact · Projet ÉCHOS
Qui influence vraiment les choix des adolescents ?
Famille, amis, école, réseaux sociaux : comprendre les voix qui participent à leurs décisions.
Sommaire · 9 parties
- 01Comment se construit un choix à l’adolescence ?
- 02Pourquoi le regard des autres compte autant à cet âge
- 03Les amis influencent. Mais pas toujours dans le mauvais sens.
- 04La famille : entre repère, soutien et pression
- 05L’école influence elle aussi la manière dont un jeune se voit
- 06Les réseaux sociaux ont ajouté un nouvel environnement d’influence
- 07Et en RDC, que savons-nous réellement ?
- 08Ce que les recherches permettent de dire
- 09Ce que cela implique pour les adultes qui accompagnent les adolescents
Un adolescent peut être convaincu d’avoir choisi seul. Pourtant, derrière une décision apparemment personnelle se trouvent souvent plusieurs voix : celles des parents, des amis, de l’école, du quartier et, aujourd’hui, des réseaux sociaux.
Il suffit de poser quelques questions simples. Pourquoi certains jeunes veulent-ils exercer le même métier qu’un parent ? Pourquoi une filière peut-elle être rejetée parce qu’elle est considérée comme « pour les filles » ou « pour les garçons » ? Pourquoi un adolescent peut-il prendre une décision différente lorsqu’il est seul et lorsqu’il est entouré de ses amis ?
Ces situations renvoient à une réalité bien étudiée en psychologie du développement : un choix ne se construit jamais complètement en dehors de l’environnement social de celui qui choisit. Chez l’adolescent, cette question est d’autant plus importante que cette période correspond précisément au moment où il réclame davantage d’autonomie tout en restant fortement sensible au regard et aux réactions de son entourage.
Comment se construit un choix à l’adolescence ?
L’adolescence est présentée comme une période d’opposition ou de prise de risques. Cette lecture est trop courte. C’est surtout une période de transition au cours de laquelle le jeune apprend progressivement à décider par lui-même : avec qui passer du temps, comment utiliser son argent, comment s’habiller, quelles activités pratiquer, quelles études poursuivre ou quelles valeurs adopter.
L’autonomie ne s’installe pas d’un seul coup. Elle se construit par étapes, au fil des expériences et des responsabilités. C’est précisément ce que permet de comprendre l’approche écologique d’Urie Bronfenbrenner. Dans son ouvrage de 1979, le psychologue montre que le développement d’un enfant ou d’un adolescent dépend des milieux dans lesquels il évolue et des interactions qui s’y produisent. La famille, l’école, les pairs et la communauté ne sont donc pas un simple décor : ils participent directement à la construction des représentations, des comportements et des choix.
Un adolescent n’arrive ainsi jamais devant une décision avec une page totalement blanche. Il arrive avec ce qu’on lui a appris, ce qu’il a observé, ce qui est valorisé autour de lui, ce qu’il redoute, ce qu’il espère obtenir et l’image qu’il souhaite donner aux autres.
Pourquoi le regard des autres compte autant à cet âge
Les adolescents ne sont pas incapables de raisonner. Plusieurs travaux montrent qu’ils peuvent évaluer des informations sur le risque avec des capacités relativement proches de celles des adultes lorsque la situation est calme. Ce qui change davantage, c’est le contexte dans lequel la décision est prise : présence des pairs, émotion, récompense immédiate, désir d’être accepté.
C’est ce qu’ont étudié Margo Gardner et Laurence Steinberg. Dans une expérience menée auprès de 306 personnes réparties entre adolescents de 13 à 16 ans, jeunes de 18 à 22 ans et adultes de 24 ans et plus, les participants réalisaient des tâches de prise de décision seuls ou en présence de deux personnes du même âge. Les jeunes prenaient davantage de risques en groupe qu’ils ne le faisaient seuls, et cet effet social était nettement plus fort chez les adolescents et les jeunes que chez les adultes.
Une revue ultérieure de Dustin Albert, Jason Chein et Laurence Steinberg précise l’ampleur de cet effet dans une tâche de conduite simulée : chez les jeunes adolescents, l’indice de conduite risquée était environ deux fois plus élevé lorsque des pairs étaient présents que lorsqu’ils réalisaient la tâche seuls. Chez les adolescents plus âgés, il était environ 50 % plus élevé. Chez les adultes, la présence des pairs ne produisait pas la même différence.
Ces résultats ne signifient pas qu’un ami double automatiquement le risque de toutes les décisions prises par un adolescent. Ils montrent cependant qu’une même personne peut évaluer différemment une situation lorsque le regard de ses pairs entre dans l’équation.
« Si mes amis sont avec moi, je le ferais. Seul, je ne le ferais pas. Ce n’est pas amusant. »
Témoignage d’un adolescent rapporté par Cynthia Lightfoot (1997), repris par Albert, Chein et Steinberg (2013).
Les amis influencent. Mais pas toujours dans le mauvais sens.
Il faut éviter une erreur fréquente : parler de l’influence des amis uniquement comme d’un danger. Les recherches sur l’influence des pairs montrent qu’elle peut favoriser des comportements négatifs, mais aussi des comportements prosociaux. Le groupe sert de référence : il fournit des normes, des attentes et des modèles auxquels le jeune se compare.
Un adolescent entouré de camarades qui valorisent les études, le sport, la créativité ou l’engagement associatif peut être entraîné vers ces comportements. Un autre, entouré d’amis qui tournent en dérision certaines filières, certaines manières de parler ou certains projets, peut progressivement modifier ses propres préférences. L’influence n’est donc pas automatiquement mauvaise. Tout dépend de ce vers quoi elle pousse, de la manière dont le jeune la perçoit et de sa capacité à prendre du recul.
La famille : entre repère, soutien et pression
Avant les amis, il y a généralement la famille. Les parents transmettent des valeurs, des attentes et une certaine représentation de la réussite. Ils disposent également d’une expérience que l’adolescent n’a pas encore. Leur influence est donc normale. Mais toutes les formes d’implication parentale ne produisent pas les mêmes effets.
Julia Dietrich et Bärbel Kracke ont étudié 359 adolescents allemands âgés de 15 à 18 ans. Elles distinguent trois comportements parentaux face aux choix professionnels : le soutien, l’interférence et le manque d’implication. Le soutien parental était positivement associé à l’exploration des possibilités professionnelles. À l’inverse, l’interférence et le manque d’engagement étaient associés à davantage de difficultés dans la prise de décision.
La distinction est importante. Un parent qui demande : « As-tu regardé ce que cette filière exige ? », « Qu’est-ce qui t’intéresse réellement dedans ? » ou « Veux-tu qu’on rencontre quelqu’un qui travaille dans ce domaine ? » accompagne une exploration. Ce n’est pas la même chose que d’imposer une profession, ni que de se retirer complètement de la décision.
Le rôle parental ne se résume donc pas à dire oui ou non. Il consiste aussi à aider le jeune à élargir son information, comparer les options et formuler ses propres raisons.
L’école influence elle aussi la manière dont un jeune se voit
L’environnement scolaire intervient également dans la construction des choix. Une note, un commentaire d’enseignant, une difficulté répétée ou un encouragement peuvent progressivement modifier la perception qu’un adolescent a de ses capacités.
« Les sciences ne sont pas pour moi »
« Je suis mauvais à l’oral »
« Je ne suis pas fait pour diriger »
Un jeune peut finir par se dire : « Les sciences ne sont pas pour moi », « Je suis mauvais à l’oral » ou « Je ne suis pas fait pour diriger ». Mais il peut aussi découvrir à l’école qu’il aime expliquer, créer, calculer, organiser ou résoudre des problèmes.
Dans le modèle écologique de Bronfenbrenner, l’école fait précisément partie des environnements directs qui participent au développement du jeune. En République démocratique du Congo, cette responsabilité est également reconnue institutionnellement. Le Ministère de l’Éducation nationale et Nouvelle Citoyenneté définit l’orientation scolaire comme un processus qui doit permettre à l’élève de découvrir ses aptitudes, ses intérêts et ses valeurs afin d’effectuer des choix éducatifs éclairés. Le Ministère inscrit aussi parmi ses objectifs le développement de l’autonomie décisionnelle de l’élève.
L’enjeu dépasse donc le simple choix d’une filière. Il s’agit d’apprendre à se connaître et à décider progressivement.
Les réseaux sociaux ont ajouté un nouvel environnement d’influence
La génération actuelle grandit avec un environnement que les modèles classiques du développement n’avaient évidemment pas connu sous sa forme actuelle : l’espace numérique. Les amis ne sont plus présents uniquement dans la cour de récréation ou dans le quartier. Ils restent accessibles dans le téléphone. Les célébrités, créateurs de contenu et parfois de parfaits inconnus entrent également dans l’univers quotidien de l’adolescent.
En 2022, l’enquête HBSC coordonnée par le Bureau régional de l’Organisation mondiale de la Santé pour l’Europe a porté sur près de 280 000 adolescents de 11, 13 et 15 ans dans 44 pays et régions d’Europe, d’Asie centrale et au Canada. Trente-six pour cent déclaraient être en contact presque permanent avec leurs amis en ligne. Onze pour cent présentaient des signes d’usage problématique des médias sociaux. Ces chiffres ne décrivent pas la jeunesse congolaise et ne doivent pas être transposés à la RDC ; ils donnent cependant une mesure de la place prise par les interactions numériques dans la vie sociale adolescente.
Une revue systématique publiée en 2025 par Hamide Avci, Laura Baams et Tina Kretschmer a synthétisé 32 études regroupant 19 658 adolescents. Elle conclut que, pour le développement identitaire, ce que les jeunes font sur les réseaux sociaux semble compter davantage que le simple temps passé en ligne. Les comparaisons sociales y sont notamment associées à davantage d’exploration identitaire, mais aussi à davantage de détresse identitaire.
Le numérique ne constitue donc pas une influence uniforme, positive ou négative par nature. Il fournit surtout un espace supplémentaire de comparaison, de validation sociale, d’exposition à des modèles et d’expérimentation identitaire.
Et en RDC, que savons-nous réellement ?
La prudence scientifique est indispensable. La République démocratique du Congo ne dispose pas encore, à notre connaissance, d’une grande enquête nationale permettant d’affirmer que tel pourcentage de tous les adolescents congolais est influencé par ses amis ou ses parents dans ses choix. Des études locales permettent néanmoins d’observer certains mécanismes.
À Kamina, une étude publiée en 2025 s’est intéressée aux facteurs expliquant la faible motivation des garçons à choisir la section coupe et couture. Quarante pour cent des répondants citaient l’influence des amis parmi les facteurs de démotivation, 28 % l’influence des parents et 20 % la gêne. Par ailleurs, 80 % considéraient cette section comme réservée aux femmes.
Kamina (2025) : facteurs de démotivation cités par les répondants
Ces chiffres ne peuvent pas être généralisés à l’ensemble des adolescents de la RDC. Ils montrent cependant comment une norme sociale peut fermer une possibilité avant même que le jeune ait examiné ses aptitudes, son intérêt ou les débouchés de la filière. Ici, le groupe de pairs, la famille et un stéréotype de genre interviennent directement dans la manière dont une option scolaire est perçue.
À Kasa-Vubu, à Kinshasa, une étude publiée en 2026 auprès de 80 parents relève une faible connaissance des services d’orientation scolaire. La majorité des parents interrogés laissaient le choix de la filière à l’enfant et n’avaient pas consulté de conseiller d’orientation. Le constat est important : laisser un adolescent décider n’équivaut pas forcément à l’accompagner. Un jeune peut être libre de choisir tout en manquant d’informations, de repères ou d’occasions d’explorer d’autres possibilités.
Laisser un adolescent décider n’équivaut pas forcément à l’accompagner.
Ce que les recherches permettent de dire
Pris ensemble, ces travaux décrivent moins un adolescent « manipulé » qu’un adolescent en construction, placé au centre de plusieurs systèmes d’influence.
Gardner et Steinberg ont montré qu’en situation expérimentale la présence des pairs pouvait modifier la prise de risque des adolescents. Dietrich et Kracke ont montré que la manière dont les parents interviennent compte : le soutien est associé à davantage d’exploration, tandis que l’interférence et le désengagement sont associés à davantage de difficultés décisionnelles. Les travaux récents sur les réseaux sociaux montrent, eux, que les comparaisons, les formes de présentation de soi et la nature de l’activité en ligne sont liées à la construction identitaire. Enfin, les études de Kamina et de Kasa-Vubu donnent un aperçu local de la façon dont amis, parents, stéréotypes et accès limité à l’orientation peuvent entrer dans les décisions scolaires.
Autrement dit, plusieurs acteurs peuvent agir sur un même choix, mais pas de la même manière et pas avec les mêmes effets. Les pairs peuvent rendre certaines conduites plus désirables parce qu’elles apportent reconnaissance ou appartenance. Les parents peuvent élargir l’exploration ou, au contraire, restreindre le choix lorsqu’ils imposent une voie. L’école peut aider l’élève à identifier ses capacités, mais elle peut aussi enfermer un jeune dans une étiquette s’il n’est défini que par ses notes. Les réseaux sociaux peuvent ouvrir l’accès à de nouveaux modèles, tout en renforçant la comparaison sociale et certains idéaux de réussite.
L’enjeu éducatif
C’est ici que se situe l’enjeu éducatif : ne pas demander aux adolescents d’échapper à toute influence, mais leur apprendre à reconnaître qui agit sur leur décision, par quel mécanisme et avec quelles conséquences possibles.
Ce que cela implique pour les adultes qui accompagnent les adolescents
Pour les parents
Poser des questions, présenter des options, confronter les représentations à des informations réelles et expliquer leurs inquiétudes sans transformer leur préférence en décision imposée.
Pour les écoles
Commencer l’orientation avant la dernière année, créer des situations d’exploration, donner accès à des professionnels et aider les élèves à mettre des mots sur leurs intérêts, aptitudes et valeurs.
Pour les éducateurs
Utiliser la force du groupe de manière positive. Puisque les pairs peuvent influencer, les activités collectives peuvent aussi valoriser l’analyse, la curiosité, le respect des choix et la recherche d’information.
Pour l’éducation au numérique
Apprendre aux jeunes à reconnaître la comparaison sociale, la mise en scène de la réussite, la publicité implicite et les contenus qui transforment une tendance en norme.
Pour les adolescents eux-mêmes
Acquérir une méthode de décision : identifier l’influence, vérifier l’information, comparer plusieurs options, anticiper les conséquences et être capable d’expliquer les raisons de son choix.
- Identifier l’influence
- Vérifier l’information
- Comparer plusieurs options
- Anticiper les conséquences
- Expliquer son choix
Faire un choix est un processus à apprendre
Les données présentées ici conduisent à une conclusion concrète : la qualité d’un choix dépend aussi de la qualité de l’environnement dans lequel il se construit. Un jeune mieux accompagné, exposé à plusieurs possibilités et entraîné à questionner les influences qui l’entourent dispose de meilleures conditions pour décider par lui-même.
La question à poser à un adolescent n’est donc pas seulement : « Qu’as-tu choisi ? » Elle devrait aussi devenir :
« Qui a pesé dans ce choix, qu’as-tu vérifié, quelles autres options as-tu examinées et pourquoi cette décision te paraît-elle juste pour toi ? »
Références bibliographiques et sources
- Albert, D., Chein, J. & Steinberg, L. (2013). Peer Influences on Adolescent Decision Making [Influence des pairs sur la prise de décision à l’adolescence]. Current Directions in Psychological Science, 22(2), 114-120. DOI : 10.1177/0963721412471347. Consulter la source
- Avci, H., Baams, L. & Kretschmer, T. (2025). A Systematic Review of Social Media Use and Adolescent Identity Development [Revue systématique de l’usage des réseaux sociaux et du développement de l’identité à l’adolescence]. Adolescent Research Review, 10, 219-236. DOI : 10.1007/s40894-024-00251-1. Consulter la source
- Bronfenbrenner, U. (1979). The Ecology of Human Development: Experiments by Nature and Design [L’écologie du développement humain : expériences en milieu naturel et conçu]. Cambridge, Massachusetts : Harvard University Press. Consulter la source
- Dietrich, J. & Kracke, B. (2009). Career-specific parental behaviors in adolescents’ development [Comportements parentaux liés à l’orientation professionnelle dans le développement des adolescents]. Journal of Vocational Behavior, 75(2), 109-119. DOI : 10.1016/j.jvb.2009.03.005. Consulter la source
- Gardner, M. & Steinberg, L. (2005). Peer Influence on Risk Taking, Risk Preference, and Risky Decision Making in Adolescence and Adulthood: An Experimental Study [Influence des pairs sur la prise de risque, la préférence pour le risque et la décision risquée à l’adolescence et à l’âge adulte : étude expérimentale]. Developmental Psychology, 41(4), 625-635. DOI : 10.1037/0012-1649.41.4.625. Consulter la source
- Kumwimba Kabongo, N., Matadi Alda, A., Mbuyu wa Ngoy, H. & Kasongo Mbayo, P. (2025). Étude de la démotivation du choix de la section coupe et couture par les garçons de la ville de Kamina (RD Congo). International Journal of Progressive Sciences and Technologies, 50(1), 366-372. Consulter la source
- Ngoya Mutela, B., Kokolomami Walo, A., Mayala Bangakula, M., Iyelinsa Yotuli, J. S. M. & Gbaka Ndaya, P. (2026). Perception et rôle des parents de la commune de Kasa-Vubu dans le processus de choix de filière d’étude de leurs enfants. Revue Internationale de la Recherche Scientifique et de l’Innovation, 4(4), 1674-1682. DOI : 10.5281/zenodo.21871250. Consulter la source
- Organisation mondiale de la Santé - Bureau régional de l’Europe (2024). Les adolescents, les écrans et la santé mentale. Données HBSC 2021/2022 sur l’usage des médias sociaux et les jeux numériques chez les adolescents. Consulter la source
- Ministère de l’Éducation nationale et Nouvelle Citoyenneté - République démocratique du Congo. Orientation scolaire. Page institutionnelle sur la connaissance de soi, les aptitudes, les intérêts, les valeurs et les choix éducatifs éclairés. Consulter la source
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